Notes dramaturgiques

de Martine Dennewald

Tout est en train de changer dans l’univers de Rosemarie : ses rapports aux choses, à la nature, à elle-même, aux autres sont bousculés. Elle grandit. Elle a besoin de parler des changements qui surviennent dans sa vie, des problèmes qui apparaissent ici et là avec la soudaineté clandestine des champignons. C’est précisément ce besoin que traduit sa première phrase « Je n’aime pas parler, je crois. »

Toute la pièce est d’ailleurs là, dans cette première constatation. D’abord l’insécurité du « je crois » : une insécurité fondamentale qui surgit partout où Rosemarie s’était toujours sentie sûre d’elle-même et de son entourage, jusque dans ses opinions les plus personnelles, dans ce qu’elle aime ou n’aime pas. Tout était tellement clair jusqu’ici, l’univers était si bien rangé, et maintenant Rosemarie ne s’y retrouve plus, elle ne sait plus ce qu’elle pense ; tout d’un coup il faut se mettre à nuancer, à délibérer, et tout est compliqué (« tout est mou et confus », dira-t-elle). Les questions qu’elle se pose ne sont plus les questions simples de l’enfance, mais de vrais problèmes existentiels auxquels il n’existe pas de réponse définitive.

Ensuite, elle croit ne pas aimer parler, et pourtant elle parle. Elle ne fait que cela pendant toute la pièce ; les autres personnages deviennent ses porte-parole, parlent par sa voix, à travers l’imagination ou la perception de Rosemarie. Car c’est bien l’univers de Rosemarie que l’auteur et son personnage principal nous présentent, le monde vu par ses yeux. Voilà encore un mécanisme essentiel de la pièce : beaucoup de choses arrivent à Rosemarie contre son gré, et pourtant il semble y avoir une complicité secrète entre elle et ce qui lui arrive. Bien sûr, elle n’acceptera pas tout de suite le garçon comme copain, et elle se demande comment s’en débarrasser. En même temps, c’est bien elle-même qui l’a appelé pendant la première scène, comme on ferait apparaître un djinn en frottant une lampe à huile. Ce n’est peut-être que cela, grandir : l’enfant fait apparaître le djinn qu’il a toujours porté en soi ; il le fait apparaître malgré lui mais en complicité avec l’adulte qu’il deviendra.

Voilà donc ce qui fait l’ambiguïté et la richesse du personnage de Rosemarie : l’insécurité que l’on pourra interpréter soit comme caractéristique du monde adulte, soit comme particulière à l’entre-deux-mondes de l’adolescence, et cette complicité désavouée avec son évolution physique et émotionnelle. Car le personnage de Rosemarie se transforme à pas de géant au cours de cette courte pièce que l’on pourrait d’ailleurs qualifier d’ « éducation sentimentale ».

Le garçon, lui aussi a une relation particulière au langage, à la parole. Il n’existe que par ce qu’il dit, par les questions qu’il pose à Rosemarie. Il est la personnification même de la maxime socratique que l’on n’apprend qu’en questionnant. Ses questions à lui sont fondamentalement différentes de celles que posent les autres personnages. Le garçon s’intéresse véritablement à ce que pense Rosemarie, à son univers intérieur, lui seul cherche à la comprendre sans lui imposer ses propres points de vue.
Les Grecs croyaient qu’au moment de la mort, l’âme avait besoin de quelqu’un pour la conduire au Hadès – ils donnèrent à cet ambassadeur le nom de « psychopompe » (celui qui guide l’âme), et il fut souvent représenté en garçon de +/- 12 ans. C’est un peu la fonction du garçon dans cette pièce : il guide Rosemarie vers l’âge adulte (ce ne sont donc pas les adultes eux-mêmes qui revêtissent cette fonction !). Voilà sans doute ce qui explique le fait qu’il semble ne pas avoir de vie propre à lui (il n’a même pas de nom), qu’il reste un peu flou, qu’il se définisse surtout par rapport à Rosemarie.
Le garçon, même s’il est défini par rapport à Rosemarie, a pourtant une voix propre – contrairement aux autres personnages qui sont présentés comme des caricatures (donc à travers les yeux de Rosemarie). Il se distingue justement par les difficultés qu’il a à s’exprimer, par une espèce de bégaiement poétique qui renvoie au matériau qu’est le langage : un matériau qui est limité, qui ne pourra jamais exprimer exactement ce que nous avons en tête. En même temps, le garçon (tout comme le langage) en dit toujours plus qu’il ne veut, les mots rejetés ouvrant un espace connotatif bien plus expressif que le mot juste.

De ces trois personnages, c’est sans doute le père qui est le plus distant, qui s’occupe le moins des activités de sa fille ; d’ailleurs on pourra s’interroger sur l’absence de la mère (divorce ?). Tout ce que nous savons d’elle est qu’elle ne s’intéresse pas aux jouets de Rosemarie. Il est compréhensible en tout cas que Rosemarie doive se confier à un ami (imaginaire ou pas). Si son père s’intéresse uniquement à son bien-être matériel (dormir, ranger sa chambre, faire ses devoirs), ses professeurs semblent vouloir subjuguer l’individualité de Rosemarie au profit des règles et de la discipline.

Il est vrai que l’on garde une impression plus sympathique du professeur de danse que de l’instituteur; tous les deux sont sans doute des caricatures, mais M. Ko est plus humain du fait qu’il s’embrouille véritablement dans la grammaire française, alors que l’instituteur utilise des expressions délibérément incompréhensibles (et tout aussi fautives) pour mieux assujettir ses élèves. La danse – discipline tout aussi rigide que la grammaire, l’auteur ne nous le cache pas – est tout de même mieux adaptée à l’évolution de Rosemarie, et à la fin de la pièce, M. Ko juge qu’elle est « assez grande pour savoir les tours ».

Il est intéressant que l’auteur ait pris la décision de désigner ce qu’on peut clairement identifier comme trois personnages distincts par le nom de « L’Homme ».
C’est une transition qui fait penser aux rites d’initiation par le caractère répétitif des épisodes – répétition à des niveaux différents, comme si on montait en spirale vers l’âge adulte.

Les dernières scènes sont placées tout entières sous le signe de la réconciliation : Rosemarie écoute son père pour la première fois, et M. Ko lui propose d’apprendre les tours. Tout se passe comme si la vie de Rosemarie et l’univers qui l’entoure avaient repris la même cadence après une période de discorde aiguë. Rosemarie le sent bien : « Je suis une autre déjà. » Le garçon lui aussi sait que la transition est accomplie, que ses fonctions de guide sont désormais superflues : « Oui, tu n’as plus besoin de moi. » Au moment de faire les adieux, les deux adolescents décident de parler en dansant et en récitant des poèmes, mais cette fois ci, en tribut à ce qu’ils ont appris l’un de l’autre, c’est le garçon qui danse et Rosemarie qui récite le poème. La pièce termine sur une note d’espoir, de renouvellement, de désir d’exploration de tous les possibles. Rosemarie est réconciliée avec le monde et avec elle-même, elle a trouvé sa petite place dans l’univers et le chemin ensoleillé qui la conduira vers l’avenir.

(Martine Dennewald)