Note de Mise en Scène

De Patrick Ellouz

Cet âge où l’on quitte l’enfance et où l’on se mesure au monde est un des moments les plus extraordinaires de la vie. Le second c’est quand on a des enfants soi-même. Après tout le reste, ce sont des souvenirs.
J.M.G Le Clèzio

On ne peut pas être parent sans être traversé par de multiples interrogations. Il y a le temps de l’enfance insouciante et celui des doutes, des incertitudes et des attentes perpétuelles. On reste alors à la lisière de leur vie, observateur scrupuleux, comme un témoin inexpérimenté incapable de les accompagner sur un territoire qui nous semble étranger.

Et pourtant ce terrain mouvementé de l’adolescence nous l’avons tous traversé et même si nous en sommes souvent ressortis victorieux, il laisse dans nos chairs ses traces indélébiles qui font de nous ce que nous sommes. .
C’est de cette période féconde et tumultueuse que nous parle ce texte qui nous invite à pénétrer dans l’univers intime de Rosemarie. Comme tout adolescent en quête d’un devenir, elle grandit sans savoir très bien qui elle est. C’est l’âge des troubles, des expériences et du paradoxe , l’envie de grandir alliée à la nostalgie de l’enfance
Rosemarie a peur de se confronter au monde extérieur : silencieuse dans la vie, bavarde dans sa tête, l’auteur nous offre cet univers fantasque, plein de fantaisie ludique et de rêverie poétique peuplé de figures d’adultes aux langages déraillés.
De cette confusion naîtra un personnage étrange, homme et petit garçon, miroir, confident, souffre douleur ou amoureux.
Le monde de Rosemarie est dès lors traversé par une infinité de jeux jusqu’à sa métamorphose à la fois douloureuse et joyeuse qui donnera naissance à une autre elle-même.
Une enfant qui grandit au rythme de ses saisons.

La scénographie de la pièce a pour fonction d’inscrire l’épopée adolescente de Rosemarie dans un périmètre dont elle s’est elle même imposée les limites et permet de percevoir de façon tangible et intime l’intention dramaturgique.
La pièce nous invite à partager un regard subjectif de Rosemarie sur ce qui l’entoure. Vincent Debats a imaginé un dispositif représentant une maison dessinée à la craie comme une perspective déployée au sol Au lointain, un mur noir de même nature que le sol. Cette cloison verticale servira aussi de tableau noir.
Côté cour, un espace comprenant un piano crayonné. On pourra ainsi percevoir que le pianiste, ainsi que les trois figures qu’il emprunte, est invité par l’adolescente.
Le geste est dans le prolongement du verbe. Ainsi la craie marque le caractère éphémère de la situation en constant mouvement.. La craie permettra à Rosemarie de désigner des lieux : ici c’est mon lit, là bas le petit bois…

Pour Rosemarie, les mots ont un sens réel. C’est pourquoi lorsque le garçon écrira N E I G E sur le sol la jeune fille glissera dessus.
Elle nomme aussi ce qu’elle accepte ,c’est ainsi qu’elle écrira LE GARCON sur la poitrine de celui-ci comme pour signifier son appartenance à son monde.

Cet espace est marqué par trois postures.
Celle de Rosemarie qui l’utilise comme un terrain de jeu dont elle expérimente les frontières.
Celle du garçon qui invite Rosemarie au franchissement.
Le musicien est lui statique, car l’évolution intérieure de la protagoniste n’en ressort que mieux devant l’immobilité de son entourage marqué par trois figures interprétées par le musicien : le père, le professeur de math et le professeur de danse. L’auteur unifie ainsi les trois figures comme représentation du monde adulte, elles sont par conséquent jouées par un seul interprète.. Le caractère presque caricatural de leurs interventions marque la représentation aggravée que s’en fait Rosemarie.

Le garçon est une invention de Rosemarie , il apparaît au moment où elle ne trouve pas de réponse dans son entourage. Rosemarie a besoin de lui pour « mieux se comprendre ».. Il est la personnification même de la maxime socratique que l’on n’apprend qu’en questionnant.
Il est affublé d’un espèce de bégaiement poétique composé d’une succession de lapsus.: « Avec jeu, avec joie, avec moi, tu peux (…) quand tu garderas, mentiras, grandiras »
En même temps le garçon, tout comme le langage, en dit toujours plus qu’il ne veut ; les mots rejetés ouvrant un espace connotatif bien plus expressif que le mot juste.

La musique reste au centre de mon langage théâtral. Produite par un musicien actant ; elle se mêle au corps du texte. Rachid Guissous , compositeur et interprète de jazz, écrit en fonction des situations scéniques expérimentées lors des répétitions.. Sa musique jamais narrative, se développe en une succession de thèmes symétriquement repris dans les quatre parties.
La voix parlée, la voix chantée et le chanté-parlé mêlés à l’action, l’image et le texte brut, forment un encodage polyphonique du dispositif de théâtre musical.

« pour jouer pour les enfants on joue comme pour les adultes mais mieux » Stanislawki

Depuis quatre années J’ai orienté mon travail vers la création théâtrale musicale contemporaine destinée au jeune public.
Rencontrer un auteur, , expérimenter ses enjeux, entretenir une conversation nourrie avec le public pour lequel est destiné le spectacle, inventer de nouvelles formes théâtrales.
Douter, avancer, se poser la question de quel théâtre et pour qui., est le sens de ma démarche artistique.